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Le rôle des intervenants non étatiques dans l'édification de la sécurité
humaine :
Le cas des groupes armés dans les guerres intra-étatiques
par
Claude Bruderlein
Genève
Mars 2000
Résumé
Dans le cadre du projet d'analyse du rôle des intervenants non étatiques dans
l'édification de la sécurité humaine, le présent texte examine le rôle des
groupes armés dans la protection des populations civiles, lors de conflits
armés intérieurs. Il se penche sur la nécessité de choisir des stratégies
efficaces en vue d'accroître la réceptivité et la conformité de groupes armés
aux normes internationales. On y analyse divers facteurs ayant une incidence
sur la réceptivité des groupes armés, notamment les enjeux militaires,
politiques, économiques et culturels. On y expose aussi des stratégies visant
l'expansion de la capacité des groupes armés pour la protection les civils, et
des stratégies consistant à exercer des pressions sur les groupes armés.
Avant-propos
Le concept de la sécurité humaine, qui émerge à l'heure actuelle, représente une optique
novatrice qui s'intéresse de manière globale aux sources d'insécurité qui touchent les
humains à l'échelle de la planète. Dans cette optique, la sécurité de la personne ne se définit
plus exclusivement comme se situant dans le domaine de l'État et comme conséquence de la
sécurité étatique. Les origines des insécurités contemporaines sont diverses, et liées
notamment à des facteurs sociaux, économiques, environnementaux et relatifs à la santé. De
manière croissante, ces insécurités débordent des frontières des États et entraînent des
conséquences à l'échelle mondiale.
L'expression « sécurité humaine », pour nouvelle qu'elle soit, s'appuie sur des idées
élaborées au cours d'un siècle et demi, depuis la création du Comité international de la
Croix-Rouge (CICR) en 1864 en passant par Déclaration universelle des droits de l'homme
et les Conventions de Genève de 1949. La sécurité humaine utilise comme point de
référence la sécurité des populations. Pour que les humains soient en sécurité, ils doivent
vivre à l'abri de menaces persistantes, qu'elles soient ou non violentes, pesant sur leurs droits
et leur sécurité. Dans cette optique, on s'intéresse à des menaces à la sécurité humaine
souvent ignorées, issues de facteurs relevant de l'économie, de l'alimentation, de la santé et
de l'environnement aussi bien que d'enjeux comme les drogues, le terrorisme, le crime
organisé, les mines terrestres et la violence fondée sur le sexe. Cette approche ne propose
pas une définition unifiée de ce qui fonde la sécurité humaine, mais vise plutôt à diversifier
la conception de ce qui relève de la sécurité. Elle veut reconnaître les besoins des peuple en
matière de sécurité, au même titre que les besoins des États, et cherche à minimiser les
risques et à adopter des mesures préventives en vue de réduire les vulnérabilités humaines, et
là où ces mesures échouent, à entreprendre des actions palliatives.
Les intervenants non étatiques, qu'il s'agisse de groupes armés, de corporations privées ou
d'ONG, jouent un rôle capital dans la progression ou le recul du niveau de la sécurité
humaine. Les mesures à prendre pour améliorer la sécurité humaine exigent souvent la
participation de nombreux intervenants non étatiques, en particulier les ONG; c'est le cas,
par exemple, du problème de répondre aux besoins des populations déplacées par les
conflits, des pressions exercées en faveur de contrôles plus sévères sur le commerce des
armes, ou du soutien à apporter aux gouvernements cherchant à préserver ou à remettre en
état des environnements fragiles. La sécurité humaine peut servir de point de convergence
aux intervenants tant étatiques que non étatiques qui veulent s'attaquer aux causes
fondamentales de l'insécurité mondiale.
Dans le nouveau contexte mondial, les intervenants non étatiques sont particulièrement bien
placés pour consolider la sécurité humaine, et parfois, dans le cas d'États déchus, ils peuvent
être les seuls à être habilités à le faire. Au cours de conflits internes, les intervenants non
étatiques bénéficient d'un accès plus immédiat aux communautés locales, et d'un plus
important potentiel pour renforcer la capacité au niveau local, que les intervenants habituels.
Les intervenants non étatiques jouent des rôles très divers au chapitre de la protection de la
sécurité humaine : des organismes comme le CICR ou Oxfam agissent comme agences de
dernier recours quand les gouvernements sont incapables de répondre aux besoins d'urgence;
les ONG telles que la communauté religieuse italienne San Egidio facilitent les négociations
entre belligérants, et des initiatives médiatique tentent de consolider la paix, comme c'est le
cas de Radio Ijambo au Rwanda. La communauté Internet constitue un intervenant nouveau
et inusité qui s'est engagé, pour ne nommer que cet exemple, dans la réunification des
familles.(1) De tels intervenants opèrent en dehors des contraintes des mandats restrictifs de
politique étrangère qui s'appliquent aux institutions étatiques, et jouissent d'un accès
privilégié aux zones inaccessibles aux intervenants officiels. Ils peuvent, sans pour autant
perdre leur crédibilité, entreprendre des pourparlers simultanés avec les différentes parties en
cause. Ils peuvent s'adresser directement aux mouvements populaires, et travailler loin des
regards politiques et publics. De plus, les intervenants non étatiques sont mieux à même de
créer un réseau qui inclut les représentants de la société civile et de se concentrer avec eux
sur des approches à plus long terme. Ils sont moins passibles d'être accusés d'ingérence ou de
violation du principe de la souveraineté des États. En bref, ces intervenants jouissent souvent
d'une plus grande souplesse que les intervenants étatiques, surtout lors de situations de
conflit intérieur.
Le rôle croissant joué par les intervenants non étatiques dans la protection de la sécurité
humaine, lors de situations de conflit, présente cependant plusieurs problèmes. La
multiplicité des intervenants « non officiels » peut rendre difficile la coordination des efforts
et l'attribution de l'imputabilité. Les intervenants non étatiques peuvent également ne pas
disposer de suffisamment d'influence politique ou de ressources pour arriver à leurs fins. Ils
peuvent être insuffisamment renseignés ou conscients des enjeux, ce qui les rend
susceptibles d'adopter dans un conflit des positions partisanes. De plus, on a avancé
l'argument voulant qu'en privilégiant la société civile, ils privent l'État déjà en difficulté de
ressources utiles.
Le terme « intervenants non étatiques » recouvre un grand nombre de types d'intervenants,
qui jouent des rôles distincts au sein des sociétés aux prises avec des conflits. Parmi les
intervenants non étatiques on peut citer les groupes armés, les ONG, les corporations, les
institutions d'éducation, les donateurs privés, les organismes religieux, la communauté
scientifique, les individus, les médias d'information, et, de plus en plus fréquemment, la
communauté Internet. Les caractéristiques partagées qui les distinguent des intervenants
étatiques relèvent de leur nature « non officielle », de leur plus grande flexibilité et, souvent,
leur non-imputabilité en regard des lois nationales et internationales. Il est essentiel d'établir
quelques distinctions strictes entres les divers types d'intervenants non étatiques.
On est déjà à même de constater le rôle critique que jouent les intervenants non étatiques
dans divers domaines clés de la sécurité humaine, notamment le commerce illicite d'armes
légères, le recrutements d'enfants-soldats et l'usage de mines terrestres. Le leadership exercé
par des intervenants non étatiques dans la mise sur pied de la Cour pénale internationale
comme dans la ratification du Traité d'Ottawa (qui interdit l'usage des mines antipersonnel)
illustre bien la place qu'ils occupent sur l'échiquier. Il convient donc de chercher à mieux
comprendre leur rôle et d'identifier des stratégies permettant de profiter pleinement de la
contribution qu'ils peuvent apporter à l'élaboration et à la mise en vigueur de normes
internationales.
Le présent texte s'intéresse aux groupes armés en tant qu'intervenants non étatiques engagés
dans une action violente. Il traite spécifiquement du rôle et de la responsabilité des groupes
armés au chapitre de la mise en vigueur de normes internationales humanitaires et de droits
de la personne lors de conflits armés intérieurs. Si nous nous limitons ici à l'examen de ce
type particulier d'intervenant non étatique et à ces circonstances particulières, c'est pour
tenter d'illustre les exigences et les avantages d'élaborer une stratégie en vue de traiter avec
des intervenants non étatiques dans les questions relevant de la sécurité humaine. Nous
espérons que cette initiative donnera lieu à d'autres tentatives visant à élaborer de nouvelles
stratégies en vue de traiter avec tous les types d'intervenants non étatiques dans les questions
relatives à la sécurité humaine.
Dans un premier temps, ce texte examine des stratégies visant à engager les groupes armés à
observer le droit humanitaire, ce qui contribuerait de manière significative au niveau de
sécurité humaine parmi la population mise à risque. Nous examinons ensuite la complexité
et la diversité des groupes armés, et le flou qui entoure les intervenants non étatiques dans le
droit international, et nous analysons les perspectives et les difficultés qui se présentent
quand on traite avec les groupes armés au sujet des normes humanitaires et des normes en
matière de droits de la personne. Enfin, nous examinons les principales stratégies en vue de
rallier l'adhésion des groupes armés à la mise en vigueur de normes internationales.
Les groupes armés dans les conflits armés intérieurs
Le conflit armé intérieur constitue aujourd'hui l'une des menaces les plus dramatiques à la
sécurité humaine. Pour la seule année 1998, des conflits violents ont éclaté dans au moins
25 pays. De ce nombre, 23 étaient des conflits internes comportant au moins un groupe armé
non étatique. (2) Les conflits internes sont le plus souvent caractérisés par la violation à grande
échelle des droits humanitaires et des droits de la personne par les groupes armés, les
mouvements rebelles et les milices privées. (3) La prolifération des armements, en particulier
des armes légères et des mines terrestres, et l'érosion du contrôle étatique, font augmenter les
menaces à la sécurité humaine en raison, d'une part, du fait que les individus deviennent
cibles de violence, et d'autre part, du fait du crime organisé et de la violence arbitraire qui
voient le jour dans ces conditions chaotiques. Les groupes armés ne sont certes pas
responsables de l'entier de la violence commise contre les civils, mais leur présence au sein
des populations civiles contribue certainement à rendre floue toute distinction entre
combattants et non-combattants, distinction qui fonde le principe de la protection
humanitaire. Dans un tel contexte, il devient impératif de comprendre et de promouvoir la
responsabilisation des groupes armés à l'égard des civils, en vue d'établir des stratégies de
protection.(4)
En dépit de rôle croissant joué par les groupes armés non étatiques lors de conflits internes,
le droit international humanitaire (DIH) et les normes en matière de droits de la personne
offrent des possibilités fort limitées de mettre les groupes armés sur le chemin de la
conformité, alors qu'un ensemble de dispositifs législatifs ont été élaborés qui fournissent
aux intervenants étatiques un cadré détaillé pour orienter le comportement de leurs
combattants lors de conflits armés. Ce décalage entre intervenants étatiques et non étatiques
illustre à quel point le développement du droit humanitaire a été subjugué à des
considérations d'ordre politique, ne reconnaissant aucune fonction de protection aux groupes
armés, à la différence des intervenants étatiques. Malgré le rôle crucial joué par les groupes
armés lors de conflits intérieurs, les lois relatives aux droits de la personne ne s'appliquent,
de jure, qu'aux entités étatiques, et la DIH ne propose que des principes de protection d'ordre
général, qui figurent à l'article 3 (commun aux quatre Conventions de Genève) et certaines
règles d'engagement qui figurent dans le Protocole Additionnel II. Qui plus est, lors de
conflits de faible intensité, il arrive souvent que les conditions d'application du DIH ne sont
pas satisfaites.
La plupart des groupes armés ont été exclus des conférences sur les normes internationales
applicables aux conflits armés, et les contacts avec les groupes armés sont sujets à des
pressions politiques intenses et multiples. La réticence de la part des États à reconnaître le
rôle de groupes armés non étatiques dans la mise en vigueur de normes internationales, a été
récemment illustrée par la Conférence de Rome sur la création d'une Cour pénale
internationale. Cette conférence, qui comptait des représentants de centaines d'ONG (dont
certaines jouissant d'un statut officiel) parmi les délégations des 130 États présents, ne
comptait pas un seul représentant d'un groupe armé. Le Statut entériné en juillet 1998 lors de
la Conférence prévoit peu de provisions pour traiter avec les groupes armés, et les
obligations imposées s'appliquent exclusivement aux États et aux individus. Notamment, le
Statut ne confère aux intervenants non étatiques aucun fondement juridique en matière de
poursuite judiciaire pour crimes de guerre, et ce malgré le fait que le cadre directeur des
groupes armés est souvent la seule entité en mesure d'exercer un contrôle sur les combattants
non étatiques. On est en droit de mettre en question la pertinence de ces provisions
législatives, dans les situations où un gouvernement a perdu le pouvoir de traduire devant les
tribunaux des criminels non étatiques, ou alors a renoncé à ce pouvoir dans le cadre d'un
processus de paix, comme ce fut le cas par rapport aux combattants du FRU en Sierra Leone.
On a avancé que la plupart des groupes armés ne seraient probablement pas en mesure de
respecter les obligations issues des traités internationaux, étant donné leur incapacité ou leur
refus de respecter ces normes au cours de leurs opérations. Cependant, étant donné que cela
est vrai aussi, dans une large mesure, de nombreux intervenants étatiques, surtout lors de
situations d'urgence complexes, la participation active des groupes armés à la protection des
civils lors de conflits armés devrait cependant être sollicitée. En règle générale, on peut dire
que les groupes armés font un usage de la force qui se situe hors les cadres légaux ou
légitimes. Les efforts déployés pour engager ces groupes à respecter les normes nationales
ou internationales peut apparaître au mieux naïve, et au pire corrompue par des facteurs
d'ordre politique. Néanmoins, la longue expérience des organismes humanitaires, que ce soit
le CICR ou d'autres organisations humanitaires de premier plan traitant avec divers groupes
armés a bien démontré les retombées positives potentielles, pour les populations civiles, d'un
tel dialogue. D'un point de vue pratique, les groupes armés demeurent des intervenants clés
en matière de stratégies de protection :
- en tant que gouvernements de facto, dans les territoires contrôlés par eux;
- en tant qu'entités militaires participant activement au combat;
- en tant qu'autorités responsables de la protection d'opérations humanitaires; et
- en tant qu'entités politiques éventuellement parties à un règlement de paix.
Stratégies pour obtenir la conformité de groupes armés aux normes
internationales
Les praticiens soutiennent qu'il faut distinguer deux étapes, dans les approches faites aux
groupes armés relativement aux enjeux humanitaires. En premier lieu, il convient d'évaluer
les principales caractéristiques du groupe en cause et de prendre la mesure de sa cohésion
afin de juger s'il est opportun d'établir un dialogue productif avec ce groupe. Bien que cette
évaluation exige parfois des contacts préliminaires avec le groupe, son objectif est d'établir
une analyse critique quant à la valeur d'un éventuel dialogue avec un groupe armé,
indépendamment de la position adoptée par ses dirigeants à l'égard des questions
humanitaires. Une fois accomplie cette analyse préliminaire, il faut dresser des plans pour
établir avec le groupe un dialogue d'ordre humanitaire, en tenant compte des divers facteurs
ayant une incidence sur la réceptivité du groupe aux normes internationales.
Définir les caractéristiques principales de groupes armés
La plupart des praticiens s'entendent pour dire qu'avant de traiter avec eux, il faut identifier
les caractéristiques principales des groupes armés. Cependant, étant donné la grande
diversité qu'affichent les groupes armés, qui vont des milices qui se comportent comme des
mafias à des mouvements religieux et des armées corporatives, il est déconseillé d'établir des
descripteurs communs trop spécifiques. De plus, la définition ne devrait pas avoir pour
objectif d'exclure d'une stratégie de protection des groupes donnés, mais bien d'identifier les
normes organisationnelles minimales susceptibles de rendre profitables ces contacts. Cela
dit, les caractéristiques principales de groupes armés peuvent être décrits comme suit :
- Une structure de commandement unifiée :
Les combattants sont organisés selon une structure de commandement unique dont ils
respectent les instructions. Les commandants détiennent à tout le moins un minimum de
contrôle sur le comportement des combattants, en particulier en ce qui touche la
manière de traiter les civils. Tout dialogue en matière d'enjeux humanitaires entrepris
avec des groupes fragmentés ou affichant des divisions internes sérieuses risque d'être
stérile, sinon contre-productif.
- L'usage de violence pour atteindre des objectifs politiques :
Le groupe se livre à une lutte politique, c'est-à-dire à une tentative de redéfinir par des
moyens violents les fondements politiques et juridiques de la société. Il est courant que
la violence soit utilisée non pas à titre de tactique militaire visant la prise du pouvoir,
mais dans le but de rendre insoutenable le statu quo politique. Dans un tel contexte, la
violence peut adopter des formes innombrables, notamment à l'égard des civils, dont la
tuerie, le viol, le rapt d'enfants, la torture, l'extorsion, la destruction des récoltes, des
sources d'eau, des marchés locaux et des infrastructures civiles, à savoir des attaques
contre les écoles, les bureaux des administrations, des embuscades sur les routes
commerciales, les lignes d'alimentation électrique, etc. Les combattants s'adonnent
souvent à des activités criminelles parallèles, usant de force pour mettre la main sur
certaines ressources par des activités comme l'extorsion, le trafic de drogues, le
commerce illicite du bois ou des diamants, etc. Lors de conflits --c'est le cas en
Colombie et au Myanmar-- le double aspect des activités des combattants met en
question la cohésion du groupe en tant qu'entité politique. La tolérance face aux
activités criminelles autonomes des combattants est une assez bonne jauge du degré de
contrôle exercé sur le groupe par ses dirigeants.
- L'autonomie par rapport au contrôle étatique :
La question du contrôle étatique est souvent difficile à résoudre. Il est parfois difficile
de distinguer entre des forces progouvernementales autonomes, tels que les groupes
paramilitaires in Colombie, et des forces paramilitaires sous le contrôle de l'État, tels
que l'Armée du Liban-Sud dans la zone occupée par Israël. L'évaluation du niveau de
contrôle exercé par l'État sur les groupes paramilitaires est rendue difficile par le fait
que ces groupes ont comme fonction accessoire de déresponsabiliser l'État au chapitre
des actions entreprises par ces groupes. Un support logistique, par exemple le transport
aérien, accordé à un groupe paramilitaire par les forces gouvernementales, est un indice
important mais non déterminant d'un contrôle gouvernemental. Le niveau de contrôle
qu'exercent les dirigeants sur le comportement des combattants demeure un indicateur
clé de l'autonomie du groupe.
Les praticiens recommandent généralement de se méfier des groupes dont les
caractéristiques ne satisfont pas à l'un ou plusieurs de ces critères, particulièrement dans le
cas de groupes nouvellement formés qui apparaissent souvent au sein d'un État déchu. Des
groupes armés incapables d'exercer une autorité sur leurs combattants ni de leur imposer des
normes de conduite sont peu susceptibles de s'engager dans un dialogue fécond sur des
questions d'ordre humanitaire. Un tel dialogue peut en outre nuire à ceux qui en prennent
l'initiative. Parmi les groupes de ce type on peut citer les combattants irréguliers ou
désorganisés, les bandes de type criminel, les bandits et les pilleurs. Les violences commises
par ces types de groupes exigeront inévitablement des mesures plus coercitives, qui relèvent
essentiellement de la responsabilité qu'ont les États de rétablir et de maintenir l'ordre public
sur leur territoire. Si le gouvernement national se montre incapable ou non disposé à
s'acquitter de cette responsabilité, des intervenants internationaux peuvent être appelés à le
faire, conformément aux dispositions du Chapitre VII de la Charte des Nations unies. Les
organisations humanitaires ont appris à leurs dépens les risques qu'entraîne la présence de
ces groupes prédateurs sans chef, pour qui le personnel humanitaire constitue une proie
facile.
Dans la même optique, certains affirment que la volonté des groupes armés à se conformer
aux principes humanitaires de base devrait aussi être évaluée avant d'établir le contact,
surtout dans le cas de groupes armés violents connus pour leurs comportements arbitraires et
malveillants à l'égard des civils. Il y a risque que tout contact avec de tels groupes puisse ne
servir qu'à leur accorder une légitimité politique sans offrir d'espoir défendable de voir se
modifier leurs comportements. D'autres groupes, dont le CICR, sont d'avis qu'une telle
évaluation exigera minimalement un échange de vues avec les dirigeants du groupe, et qu'on
ne devrait jamais de prime abord exclure la possibilité d'une éventuelle conformité aux
normes humanitaires de la part de groupes armés à partir de ce seul barème.
Évaluation de la réceptivité de groupes armés envers les normes internationales
Une fois qu'on a identifié un groupe armé avec qui l'on désire établir un dialogue sur les
questions humanitaires, le succès de la stratégie sera en grande partie tributaire d'une analyse
approfondie de la réceptivité du groupe à l'égard des normes humanitaires et des normes en
matière de droits de la personne. La réceptivité d'un groupe donné semble dépendre de
facteurs militaires, politiques, économiques, sociaux et culturels. Pour évaluer la bonne
volonté et la capacité du groupe de respecter ces normes, il est essentiel de bien comprendre
la dynamique du groupe dans tous ces domaines.
Les facteurs militaires
En plus des caractéristiques organisationnelles des groupes armés, dont on a fait état dans la
section précédente, il convient de tenir compte des facteurs militaires qui sont en jeu,
notamment des positions militaires et tactiques qui prévalent sur le terrain.
D'un point de vue militaire, le principe visant à séparer les combattants des civils apparaît
souvent déraisonnable aux groupes armés non étatiques, puisque ces groupe comptent
justement sur cette proximité avec les populations civiles :
- pour éviter d'être attaqués par d'autres parties (par exemple au Sri Lanka);
- pour assurer leur survie physique et économique (par exemple en Sierra Leone et
au Soudan);
- pour consolider leur contrôle sur un territoire et sur ses ressources (par exemple en
Colombie et au Myanmar); ou
- pour exercer des pression sur la partie adverse, en terrorisant ou en déplaçant des
populations (par exemple en RDC, au Burundi et en Uganda).
On peut affirmer qu'en termes militaires, la réceptivité de groupes armés à l'égard des
normes humanitaires implique la capacité de dissocier au moins partiellement les
combattants des population civiles environnantes. Cette capacité dépendra de plusieurs
facteurs, dont :
- la vulnérabilité du groupes aux attaques, aériennes ou autres;
- sa dépendance envers les ressources nationales, par opposition aux appuis étrangers
(par exemple, des ressources humaines situées dans les camps de réfugiés en région
frontalière plutôt que dans les villages locaux);
- le contrôle qu'exerce le groupe sur un territoire donné, et
- les avantages militaires à retirer du déplacement de populations nombreuses.
Les organisations humanitaires et les autres intervenants cherchant à obtenir des groupes
armés qu'ils se conforment aux normes internationales peuvent ne pas être bien placés pour
exercer sur ces facteurs une influence significative. Il demeure qu'une analyse de la position
militaire du groupe, qui tient compte de tels paramètres, facilitera la planification des
négociations entreprises avec les groupes armés. Les organisations humanitaires ne peuvent
guère s'attendre à ce que les groupes armés qui subissent sur le terrain des pressions
considérables fassent des concessions majeures touchant la distance à respecter par rapport
aux populations civiles. Les groupes armés peuvent néanmoins être ouverts à des
propositions touchant des mesures pratiques susceptibles de soutenir la population en temps
de crise, en vue d'éviter des déplacements forcés de la population par les forces
gouvernementales.(5) La question du degré de participation que devraient accorder à de telles
opérations les organisations humanitaires soulèvera de sérieuses controverses. Tout
engagement avec des groupes armés devrait être doublé d'une conscience aiguë des réalités
militaires. Dans l'espoir d'éviter que les parties au conflit ne commettent de graves abus à
l'égard des principes d'assistance humanitaire, les organisations humanitaires doivent être
disposées à proposer à ces groupes des compromis novateurs (par exemple, l'établissement
de « zones humanitaires », d'une « zone de tranquillité », de couloirs humanitaires, etc.).
Facteurs politiques
La réceptivité de groupes armés envers les normes internationales dépendra aussi de leur
structure organisationnelle. Vu la grande diversité de leurs objectifs et de leurs modes
d'opération, on ne peut certes réunir tous les groupes armés sous une catégorie politique
unique. Il est intéressant de constater que la réceptivité des groupes armés à l'égard de
questions humanitaires dépend, au moins en partie, de sa dynamique politique interne. Les
groupes plus politiquement avertis sont plus enclins au respect des normes et des codes de
comportement, alors que des groupes dont les objectifs politiques sont moins bien définis
sont plus réticents à s'engager à l'égard de normes qui leur apparaissent contre-intuitives.
Certains groupes ont des objectifs politiques clairs (par exemple le FARC ou l'ELN, en
Colombie), alors que d'autres ont vu le jour pour combler le vide laissé par des États en proie
à l'anarchie (par exemple en Somalie ou en Afghanistan). Un aspect décisif des efforts en
vue de promouvoir la protection des civils sera l'intensité du désir qui anime le groupe quant
à l'obtention et le maintien d'une légitimité politique de base dans leur milieu, qu'il s'agisse
d'un région tribale, d'un groupe ethnique ou social, d'une région, ou au sein de la
communauté internationale.
Certains affirment que la légitimité politique des groupes armés est fonction de leur respect à
l'égard de certaines normes de comportement, et de la conformité de leur action en regard
des valeurs sociétales, y inclus les valeurs humanitaires fondamentales. Si tel est le cas, leur
légitimité souffrira des comportements brutaux que ces combattants pourraient avoir envers
les civils. Ainsi, pour améliorer leur posture politique, certains groupes tenteront de mettre
sur pied des services humanitaires et sociaux destinés à la population, et éviteront de prendre
pour cible des populations civiles. C'est ce qui explique le changement de stratégie de la part
de l'OLP, suite à son adhésion en 1989 aux quatre Conventions de Genève. D'autres groupes,
comme le FRU en Sierra Leone et l'UNITA en Angola, ont au contraire mis entièrement de
côté les questions de légitimité et se concentrent uniquement, pour assurer leur viabilité, sur
l'accès aux ressources naturelles.
En dernier lieu, la réceptivité de groupes armés envers les normes internationales dépend en
partie de la nature de leur appareil de direction. Les groupes armés tournés vers un leader à
qui ils attribuent un statut semi-divin, comme c'est le cas des TLET au Sri Lanka, sont peu
susceptibles d'engager un dialogue sur les normes humanitaires, alors que les groupes armés
dotés d'un appareil dirigeant plus étendu seront mieux disposés à la conformité; c'est le cas
du FARC, en Colombie et de l'APLS, au Soudan. Les chefs de groupes armés qui font
preuve d'autoritarisme envers leurs propres membres se comportent généralement de
manière semblable envers les populations civiles vivant sur les territoires qu'ils contrôlent. À
l'inverse, un groupe qui s'est doté d'un appareil dirigeant démocratique, et qui aspire à
devenir une entité politique viable, se montrera plus ouvert à un dialogue touchant le
comportement des ses combattants.
Les organisations humanitaires peuvent exercer une influence significative sur la dynamique
politique d'un groupe armé. Elles peuvent établir et développer des contacts avec les
segments les plus progressistes du groupe. Elles peuvent favoriser la mise sur pied de
processus internes en vue d'un dialogue sur les enjeux humanitaires.(6) Ainsi on pourrait
songer à encourager les groupes armés à constituer une « escadre humanitaire » qui pourrait
être chargée des « services sociaux et de santé » et avec qui on pourrait engager un dialogue
sur ses aspects techniques. Un tel dialogue pourrait mener, au sein du groupe, à une plus
stricte conformité à l'égard des normes internationales.(7)
Facteurs économiques
Bien que l'influence exercée sur les groupes armés par les motivations économiques
apparaisse évidente, les organisations humanitaires leur ont accordé peu d'attention. La
raison en est simple : les guerres ont toujours été vues comme des événements tragiques, et
on s'est donc penché sur les ravages humains et économiques qu'elles causent. L'élaboration
de stratégies de protection qui tiennent compte des motivations économiques des groupes
armés exige un revirement radical de point de vue, où doivent figurer non seulement les
coûts de la guerre mais aussi ses bénéfices. Visiblement, certaines organisations
humanitaires ne sont pas à l'aise dans ce genre de calcul.
La prédominance de motivations économiques contredit le postulat voulant que les guerres
sont menées essentiellement dans le but de vaincre l'ennemi. Bien souvent, et c'est le cas
notamment en Sierra Leone, en RDC et en Angola, remporter la guerre par une victoire sur
l'ennemi est devenu un objectif secondaire. Les guerres, et particulièrement les guerres
internes, sont devenues des entreprises lucratives où les combattants ont de meilleures
chances de survivre et de s'enrichir que les civils. Dans la planification des activités de
protection, il devient tout aussi essentiel de comprendre les motivations économiques des
guerres intestines que de comprendre leurs motivations politiques et militaires.
Par bonheur, les gouvernements et les organisations internationales peuvent avoir une
incidence marquée sur les calculs de coûts et de bénéfices des groupes armés, et favoriser
ainsi des stratégies de protection, par exemple en imposant un embargo commercial ou en
appliquant des sanctions financières. La menace de mesures économiques coercitives
appliquées par ceux qui commanditent un groupe peut également exercer une puissante
influence sur les comportements des combattants de ce groupe. Les interactions croissantes
entre les gouvernements, le secteur privé et les organisations humanitaires et de droits de la
personne peuvent aussi suggérer des mesures pratiques, fondées sur l'affiliation économique
et commerciale des groupes armés, en vue de promouvoir leur conformité aux normes
internationales.
Facteurs sociaux et culturels
Les groupes armés sont par définition des entités sociales, qui doivent être situées dans le
contexte de leur environnement social. Un des objectifs dominants des stratégies de
protection est de mener les groupes armés vers la conformité voulue, en s'appuyant sur leurs
valeurs sociales et culturelles, et cela sans s'ingérer dans l'enjeu politique du conflit, à savoir
leur légitimité en tant qu'acteurs politiques. Par exemple, en Afghanistan, bien que les
combattants Taliban et ceux de l'Alliance du Nord se font la guerre depuis des années à
propos de questions idéologiques et religieuses, ils sont beaucoup plus près les uns des
autres en matière de société et de culture qu'ils ne le sont de tout autre groupe ou entité du
monde.(8) Pour les stratégies de protection, une vision juste de la nature sociale et culturelle
des groupes armés représente certainement un atout de toute première importance. Pour
exercer une influence sur la perception des groupes armés en matière de leurs obligations à
l'égard du droit international, les organisations humanitaires et les autres membres de la
communauté internationale doivent être en mesure de bien saisir l'environnement social et
culturel de tels groupes. Les principes de base des stratégies de protection peuvent souvent
être présentées aux groupes armés dans une optique qui trouvera écho dans leurs perceptions
sociales et culturelles propres. Une telle interprétation sociale et culturelle des normes
internationales ne suppose en rien leur perversion. Bien au contraire, elle peut mener à une
multiplicité de moyens d'inciter les groupes armés à adopter ces normes. Une conformité à
l'égard de ces normes internationales impliquera :
- de préserver la vie et la dignité des civils en tant qu'aspect essentiel des réalisations à
long terme du groupe armé;
- d'accroître la stabilité sociale dans les territoires occupés, et d'y promouvoir des
comportements pacifiques;
- d'améliorer l'efficacité et la cohésion du groupe armé en tant qu'organisation sociale
et d'en renforcer la cohésion sociale;
- d'accroître la légitimité du groupe en tant qu'intervenant politique à l'échelle
régionale, nationale et internationale.
Certaines organisations, en particulier les ONG de droits de la personne, s'opposent à des
stratégies qui mettent l'accent sur les valeurs sociales et culturelles des groupes armés,
surtout si ces valeurs vont à l'encontre des normes fondamentales en matière de droits de la
personne. Bien qu'un dialogue constructif sur les questions humanitaires doit permettre à
toutes les parties d'exprimer leurs points de vue et d'expliquer leur position, les organisations
humanitaires doivent prendre des précautions quand elles traitent avec les groupes armés de
questions culturelles, pour éviter d'accorder une légitimité à des pratiques qui enfreignent le
droit international. Toute entente signée avec un groupe armé doit spécifier dès le départ que
ce sont les normes internationale qui prévalent.
Assurer le respect des normes internationales par les groupes armés
Les stratégies visant l'observation par les groupes armés des normes humanitaires de base
doivent prévoir un ensemble de mesures pratiques à respecter par les parties pour assurer la
conformité à ces normes. Le véritable test de la conformité de groupes armés se déroulera
sur le terrain. Sans dispositifs de suivi et de surveillance à l'égard des engagements pris par
le groupe, la plupart des ententes humanitaires risquent de rester lettre morte. L'aspect à la
fois le plus complexe et le moins développé de ces stratégies se situe à l'étape de la mise en
pratique de ces normes humanitaires par les groupes armés.
Comme c'est le cas avec des acteurs étatiques, les organisations humanitaires et de droits de
la personne traitant avec des groupes armés ont le choix entre deux approches, en matière de
la mise en vigueur par ces derniers de normes internationales. Une fois que les groupes
armés se sont engagés à se plier aux normes internationales, les organismes :
- peuvent engager un dialogue avec les groupes armés en vue de les aider à renforcer
leur capacité de respecter ces normes, ou alors
- peuvent tenter de renforcer les pressions sur les groupes armés par une dénonciation
publique internationale et dans leur milieu propre, quand se produisent des violations
des normes internationales.
Chacune de ce approches a ses défenseurs, et chacune a à son actif des succès reconnus et
des échecs retentissants. Les approches se distinguent l'une de l'autre par leur perception de
ce qui constitue l'obstacle majeur à la mise en vigueur des normes internationales. La
première affirme que ce sont des lacunes au chapitre de la capacité à assurer le respect de ces
normes qu'il faut combler, alors que la seconde affirme que c'est une lacune au chapitre de la
volonté qui fait obstacle, et qu'il convient conséquemment d'exercer une pression politique
en vue de faire observer les règlements. Il serait déraisonnable et inutile de couvrir
d'opprobre un groupe armé qui se montre incapable de mettre en vigueur les règlements du
DIH en vertu du fait que les combattants sont ignorants de ces règlements. Par ailleurs, si
l'on accorde une aide à un groupe qui se montre réticent à appliquer ces règlements, en
offrant par exemple à ces combattants des services de dissémination, cette aide sera utilisée
par le groupe à des fins exclusivement politiques. C'est pourquoi il convient d'établir dès le
départ laquelle de ces approches (renforcer les capacités ou renforcer les pressions) semble
la plus susceptible de porter fruit.
Renforcer les capacités
En termes pratiques, la responsabilité de l'instruction et la surveillance des commandants
d'unités relève des cadres dirigeants de chaque groupe armé. Il en est de même de la
responsabilité de mettre en vigueur des règlements et des mesures prises à l'égard de ceux
qui violent ces règlements. C'est cette responsabilité qui fonde l'imputabilité du groupe à
l'égard du respect des normes internationales. Elle implique la capacité d'enquêter sur les
violations présumées, et la capacité d'imposer des mesures correctives, y inclus la poursuite
et la punition des fautifs. La participation des dirigeants du groupe à cet effort contribue à
renforcer chez eux le sens de leur imputabilité.
L'Article 3 commun aux quatre Conventions de Genève de 1949 fournit un cadre applicable
à ce type d'exercice. Il en appelle à toutes les parties dans un conflit armé intérieur à
participer à la mise en œuvre des provisions de base du DIH, et ce sans égard au statut légal
des parties au conflit. En vertu de cet article, un groupe armé organisé se voit accorder le
statut d'une des parties en cause, en ce qui concerne à la mise en vigueur des provisions
fondamentales du DIH, et est doté d'un statut correspondant à celui d'un État en matière de
questions humanitaires, même sans que lui soit accordé un statut légal complet sous le droit
international. Les groupes armés sont habilités par le DIH à signer des ententes officielles
avec des intervenants internationaux tels que le CICR ou les agences humanitaire de l'ONU,
et à engager leur responsabilité en matière de questions humanitaires, à condition qu'une
certaine légitimité existe au chapitre des questions humanitaires. Cette approche a été reprise
plus récemment par divers ententes et protocoles d'entente sur les normes humanitaires
établis avec des groupes armés. (9)
La première étape d'une stratégie visant à renforcer la capacité de groupes armés d'appliquer
les normes internationales consiste à établir un dialogue avec ses dirigeants. Il sera
nécessaire, pour établir un niveau minimum de confiance, d'établir des liens personnels avec
les dirigeants et de développer les contacts au fil du temps. Une aide en ce sens peut venir de
tierces parties, par exemple des membres de la diaspora, des églises, des partis politiques ou
des ONG. Ce processus doit se doter d'objectifs clairs et de principes d'engagement clairs
aussi, tant à l'égard du groupe armé qu'à l'égard de la communauté internationale, qui fera
peut-être état de doutes ou fera surgir des obstacles à de telles entreprises. L'édification de la
capacité de groupes armés de se conformer aux normes internationales doit s'appuyer sur la
capacité de la communauté internationale de fournir une aide de cette nature. Une
organisation devrait se garder de promettre un soutien qu'elle n'est pas en mesure d'offrir. À
titre d'exemple, notons que la démobilisation d'enfants-soldats exige non seulement de leur
retirer leurs armes, mais aussi de pourvoir des programmes d'éducation et d'alimentation
pour des années à venir.
Renforcer les pressions
Les pressions publiques d'ordre international (soumettre un groupe à la dénonciation et la
réprobation publiques) constituent l'un des dispositifs de choix des ONG militant pour les
droits de la personne. Réprouver un groupe armé signifie de mettre en question sa légitimité
au sein de son propre milieu ou de son groupe d'appui national, de sa diaspora et de la
communauté internationale en son ensemble. Une telle action peut avoir un impact
significatif sur le comportement d'un groupe qui est particulièrement tributaire pour son
combat de l'appui international, comme c'est le cas des mouvements rebelles au Soudan, qui
comptent sur le soutien du gouvernement des États-Unis et des groupes d'appui chrétiens.
Elle aura un impact plus restreint sur des groupes qui comptent sur le soutien de leur milieu
local qui, lui, n'est pas sensible à l'opinion publique internationale, comme c'est le cas du
mouvement Taliban. On a avancé qu'un usage abusif de cette tactique peut être contre-productif et qu'il encourage les groupes armés à intensifier leurs actes d'extorsion à l'échelle
locale, afin d'assurer leur viabilité (par exemple les TLET au Sri Lanka, et le FRU en Sierra
Leone).
Les organisations de droits de la personne et les agences humanitaires ont à cet effet des
approches qui s'avèrent complémentaires. Sans la pression exercée par les groupes de
revendication, la plupart des tentatives des agences humanitaires pour traiter avec les
groupes armés auraient peu d'impact, ou alors cet impact se désagrégerait rapidement sous la
pression des facteurs militaires, politiques et économiques cités plus haut. Pour que ces deux
stratégies soient appliquées de manière optimale, il serait utile de distinguer entre les
organisations humanitaires et les groupes de revendication, tant au chapitre des institutions
que des mandats. La mise en place d'un dialogue avec les groupes armés est un processus
long et pénible; dans un tel contexte, toute menace d'opprobre public exprimée par des
organisations similaires ne peut que compliquer le travail des organisations engagées dans
un tel processus.
Conclusion
Ce document tente d'élaborer une série de stratégies en vue d'engager les groupes armés à
mettre en vigueur les normes humanitaires et les normes en matière de droits de la personne.
Ces stratégies doivent demeurer expérimentales, étant donné l'évolution constante des types
de situations et de groupes armés. Il ne s'agit donc pas de prescrire des recettes pour traiter
avec les groupes armés, mais d'offrir quelques observations tirées de l'expérience des
praticiens sur le terrain.
On aurait tort cependant de sous-estimer la valeur de traiter avec groupes armés en matière
de questions humanitaires. Bien au contraire, le fait d'établir avec les groupes armés un
dialogue concret et durable touchant la protection des civils constituera peut-être, en matière
de sécurité humaine, le défi le plus décisif. Parmi toutes les sources d'insécurité, la menace
posée aux civils par le conflit armé intérieur représente le problème le plus tangible auquel il
nous faut trouver réponse; elle soulève des enjeux moins complexes que ne le font la
pauvreté, le réchauffement de la planète ou le commerce des armes. C'est ce caractère à la
fois tangible et humanitaire des améliorations promises par un tel engagement qui rend
impératif que l'on s'adresse aux groupes armés à partir d'optiques nouvelles sur la sécurité
des personnes.
On pourra choisir entre diverses stratégies visant à traiter avec les groupes armés sur les
questions humanitaires; on pourra soit renforcer les pressions sur ces groupes en tant
qu'entités politiques, soit renforcer la capacité de ces groupes en tant qu'organisations
administratives. Chacune des stratégies exige une analyse détaillée des vulnérabilités des
groupes armés et de leur niveau de réceptivité à l'égard des normes internationales. Mais à
un niveau plus fondamental, elles exigent des efforts concertés afin de coordonner les
actions de la communauté internationale, pour éviter que les progrès des uns ne neutralisent
les progrès des autres en regard des groupes armés. Il est improbable que la communauté
internationale s'entende en tous points sur un plan d'action si vaste. Mais en dernière analyse,
l'efficacité de telles initiatives sera tributaire du professionnalisme des intervenants étatiques
et non étatiques œuvrant sur le terrain.
Genève, le 5 mars 2000.
1- Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a crée un site Web pour aider les membres de familles de
l'ancienne Yougoslavie à se retrouver les uns les autres. Des ordinateurs ont été installés à cette fin dans les
bureaux du CICR en Albanie, en Macédoine, en République fédérale de Yougoslavie et en Bosnie-Herzégovine.
Voir http://www.familylinks.icrc.org. Qui plus est, seulement 100 jours après l'arrivée des forces de maintien de
la paix de l'ONU, une équipe mise en place par le Comité international de secours (IRC) offrait déjà un service
Internet au Kosovo. Ce projet fournissait aux organisations locales un accès gratuit et fiable à peu de frais, et a
contribué à la réunification des familles. Voir le site Web du Kosovo Website Project au http://www.ipko.org.
2- Voir l'Annuaire SIPRI 1999, Armaments, Disarmament and International Security, Oxford University Press,
1999.
3- Dans son rapport sur protection des civils touchés par les conflits armés, le Secrétaire Général de l'ONU signalait
ceci : «Lors des conflits armés, la mort des civils et la destruction des infrastructures civiles ne sont plus
aujourd'hui simplement des effets secondaires de la guerre; les non-combattants sont pris directement pour cibles.
La violence est souvent commise par des intervenants non étatiques, notamment par des forces irrégulières et des
milices privées» [traduction]. Document S/1999/957 de l'ONU en date du 8 septembre 1999, p. 2.
4- Pour promouvoir cette responsabilisation, le Henry-Dunant Center for Humanitarian Dialogue et le Human
Security Program de l'Université Harvard ont conjointement organisé un atelier d'experts touchant le rôle et les
responsabilités des groupes armés à l'égard des civils, qui a eu lieu à Genève les 14 et 15 décembre 1999. Les
résultats de ce colloque ont fait l'objet de discussions lors d'un colloque ultérieur organisé par le Centre Henry-Dunant et Wilton Park en février 2000. Le présent texte est fondé en partie sur les discussions qui ont eu lieu lors
de ces deux rencontres.
5- On peut citer à titre d'exemple les camps de regroupement au Burundi ou au Myanmar; voir à ce sujet les
documents du United States Committee for Refugees (Current Country Reports) pour le Burundi et la Birmanie
à l'adresse suivante : www.refugees.org
6- A titre d'exemple, on peut citer la mise sur pied d'une commission humanitaire au sein de l'Armée populaire
de libération du Soudan (APLS) pour traiter avec Operation Lifeline Sudan (OLS), (consulter à ce sujet les rapports
d'OLS affichés sur ReliefWeb au www.reliefweb.int.), et encore la création, en 1968, de la Société du croissant
rouge pour les Palestiniens (PRCS) (consulter le site http://www.palestinercs.org/History.htm) .
7- Voir, par exemple, la Commission technique conjointe ONU-Taliban, mise sur pied par le Protocole
d'entente (PE) sur les questions de santé et d'éducation en Afghanistan de mai 1998.
8- La mise en vigueur lente mais constante, par les autorités Taliban, des normes internationales relatives à
l'instruction publique des filles a résulté en partie des approches novatrices mises en œuvre par les Nations unies
et les ONG clés, approches fondées sur une analyse fouillée des facteurs sociaux et historiques influençant le
processus de prise de décisions du mouvement Taliban. Voir le rapport sur la mission en Afghanistan du
Département des affaires humanitaires de l'ONU (DHA), en mai 1997, qu'on peut consulter à l'adresse suivante :
http:www.reliefweb.int.
9- Ces protocoles incluent le PE du CICR avec la Bosnie-Herzégovine (1992), les Règles de base de
l'UNICEF touchant le Soudan (1995), le PE du BCAH avec l'Afghanistan (1998), et les Principes d'engagement
du BCAH touchant la République Démocratique du Congo (1998).
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